Un Ange à ma table (2010)

Quatrième single pour l’album La République des Meteors, « Un Ange À Ma Table » est né d’une collaboration entre Suzanne Combo et Indochine. Le morceau n’avait, dans un premier temps, pas été retenu dans les titres définitifs, jusqu’à ce que la jeune femme déclare l’apprécier et qu’elle propose son aide pour l’écriture du texte. Cette collaboration se conclura en duo. Le clip est entièrement réalisé par Nicola Sirkis.

Nicola Sirkis décrit cette chanson comme : « l’histoire de deux êtres que la vie a séparé et qui rêvent, un jour, d’être réunis. » Les thèmes de la séparation et de l’absence, que l’on sait à la base de l’écriture de l’album, sont donc à nouveau convoqués dans « Un Ange À Ma Table ». Précisons néanmoins que si, dans le texte, cette thématique est en rapport direct avec celle de la guerre, le clip, quant à lui, s’ancre dans un quotidien contemporain.

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Le film s’ouvre sur l’image d’une pièce plongée dans l’obscurité dont la seule source de lumière émane d’une porte entrouverte, à l’arrière plan, à gauche. S’ensuit l’apparition des membres du groupe, sans Nicola Sirkis, alignés devant le mur blanc et les deux radiateurs de la pièce. La vacillation de l’image et de la lumière, provoquant la disparition puis la réapparition momentanée des musiciens, donne une impression de connectivité limitée ou de fragilité de la communication. Le son, propre au clip, accompagnant ces premières images, est justement celui d’une connexion ou d’un appareil sous-tension.

Les musiciens seront présents, jouant de leurs instruments, tout au long de la vidéo, un peu comme une toile de fond : en effet, ils sont presque constamment dans l’image puisqu’ils apparaissent en transparence.

Lorsque le premier couplet débute, Nicola Sirkis est hors champ, le groupe disparaît provisoirement et l’on change de pièce. Demeurent, néanmoins, en transparence, la porte et les deux radiateurs du précédent plan. Cette porte, que l’on retrouvera, en fondu, tout au long du clip, se fermant ou s’ouvrant de quelques centimètres entre les plans, ne peut-être que porteuse d’une symbolique forte. Elle représente, à la fois, l’échange ou la rupture, la communication ou la séparation. Par ailleurs, « laisser la porte ouverte » n’est-ce pas garder une possibilité de dialogue, même si celui-ci s’avère virtuel ou difficile ? Car c’est bien à un dialogue que nous assistons, dans la chanson, entre les deux êtres séparés ; la voix féminine venant répondre à la voix masculine, et inversement.

Dans un décor d’atelier, Nicola Sirkis est assis à une longue et étroite table, la tête baissée, le regard dans le vide. L’ennui est palpable dans sa gestuelle. Soutenant sa tête de la main, il représente la mélancolie telle qu’on la retrouve dans Melencolia I d’Albrecht Durer où un grand ange adopte la même posture. Ce geste évolue au fil des images pour aboutir à un gros plan de la tête de Nicola Sirkis, entourée de ses mains, en surexposition sur le mur de la première pièce. Son mal-être est évident.

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Le rythme de la musique qui s’affirme davantage sur les mots : « je fais des rêves comme si j’avais mille ans », revisitant le « Spleen » baudelairien (« j’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans »), contribue à faire évoluer l’ennui initial du personnage joué par Nicola Sirkis en impatience, ce dernier tapant du poing, en cadence, sur la table.

Les premières images alternent entre les plans où Nicola Sirkis est assis et ceux où il se contre à son ou ses reflets, en transparence sur le mur de la pièce. Nous sommes donc face à un homme seul. On ne voit pas plus d’ange à sa table, qu’il ne rencontre l’autre à qui s’adressent les paroles suivantes : « Et comment fais-tu pour t’endormir sans moi ? / Et comment tu fais pour t’endormir sans moi ? » Ces mots, répétés en vain, semblent se perdre dans le vide, pour lui revenir inexorablement ; le dédoublement de soi, à l’image, accentuant cruellement l’absence de l’être cher. Le fait, enfin, qu’assis à table, il recule de deux chaises, entre les plans, renforce l’impression d’un homme qui tourne en rond, dans un espace certainement trop grand pour lui.

Dès le début de ce clip, on constate que l’enchaînement des images, les jeux de lumière et de plan, permettent difficilement au spectateur d’avoir une vision globale de ce qu’il regarde. Ce dernier, après une première projection, n’aura qu’une représentation morcelée de la vidéo, l’invitant, de ce fait, à se la passer à nouveau. Aussi, lorsque retentissent les quelques notes, précédant le refrain, le second plan, derrière le guitariste Oli de Sat, peut nous échapper. L’image qu’on entrevoit, une personne secouant la tête, traduit un certain enfermement mental, répondant au geste précédent de Nicola Sirkis, la tête entre les mains. La folie se dessine, en filigrane, comme une issue possible face à l’absence de l’être aimé.

Cette image furtive est suivie de la première apparition de Suzanne Combo. L’écran, divisé en deux, nous donne à voir, d’un côté, Nicola Sirkis, et de l’autre, sa partenaire sur cette chanson. Tous deux sont allongés sur le même canapé, dans des positions différentes. Ce split-screen, esseulant les protagonistes, figure leur séparation.

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En outre, en ce début de clip, certains plans les réunissent. Tous deux sont notamment assis, côte à côte, sur le canapé. On ne peut cependant que remarquer la fugacité de ce moment. Nicola Sirkis finit par se lever et s’éloigner de Suzanne Combo. A partir de là, le clip n’aura de cesse de jouer entre la présence et l’absence de l’un et l’autre à l’écran.

Le refrain s’accompagne justement d’images entrecoupant des plans de Nicola Sirkis, seul, devant un mur gris, avec toujours en transparence un ou plusieurs membres du groupe ; et des plans de Suzanne Combo. On portera une attention particulière à leurs regards. Les yeux de Nicola Sirkis sont, soit en gros plan, soit au centre de l’écran, ou bien fixant la caméra, afin de donner plus de force au verbe « revoir », débutant les trois premiers vers du refrain (« je revois… »). Suzanne Combo, d’abord assise sur le canapé, regarde le sol, en frappant du pied, répondant ainsi au geste de Nicola Sirkis, qui tapait du poing sur la table. Enfin, face à la chaise occupée par le chanteur précédemment, elle observe fixement la place qu’il a laissée vacante. Si les yeux sont le miroir de l’âme, les regards de la jeune femme trahissent une certaine nostalgie.

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Le passage de la parole, de l’un à l’autre, s’effectue par le biais d’une nouvelle division d’écran, inversant la place des personnages par rapport au premier plan séparé. Suzanne Combo reste néanmoins floue, jusqu’à ce qu’elle commence à chanter. C’est alors le plan de Nicola Sirkis qui finit par s’évanouir.

« Je pense et je prie tous les jours pour toi », chante-t-elle, alors que l’écran se sépare à nouveau, présentant, à gauche, les deux personnages, assis à la table, en face à face, qui paraissent se regarder sans se voir – clin d’œil évident à la pochette du single de Placebo « Without You I’m Nothing » ; tandis qu’à droite, on les retrouve toujours l’un en face de l’autre, mais s’évitant du regard. Nicola Sirkis, dans une attitude songeuse, lève les yeux au ciel ; Suzanne Combo, quant à elle, fixe la caméra. La communication entre eux est visiblement coupée.

Faut-il voir dans ces images un couple dont l’entente serait en péril, ce qui élargirait le thème de la séparation, par rapport aux paroles de la chanson ? Faut-il penser que les deux personnages sont loin, l’un de l’autre, et que leur présence à cette table ne s’effectue que par la pensée ; l’un d’eux étant forcément absent dans cette scène, expliquant dès lors le choix du titre « Un Ange à ma Table » ? Ces questions restent ouvertes.

Si dans le plan suivant, le fait que les personnages apparaissent en gros plan, l’un à côté de l’autre, donne l’impression qu’un dialogue s’instaure, Nicola Sirkis affirmant : « Je reviendrai fou fou mais sauf pour toi », la séparation du couple reste toutefois symbolisée par l’évanescence du visage de la jeune femme, au second plan. Les effets de transparence et les jeux d’ombre présents ici, et tout au long du clip, servent les thèmes de l’absence et des retrouvailles par la pensée, développés dans la chanson. Ils figurent, le souvenir, la présence par l’esprit de l’être aimé, bien qu’il ou elle ne soit pas là physiquement.

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Au retour du refrain, les images en noir et blanc qui apparaissent au-dessus de Suzanne Combo, assise à la table, pourraient laisser penser qu’elles réfèrent au passé commun du couple. On s’aperçoit, pourtant, une nouvelle fois, que c’est l’absence, par le biais d’une communication à distance, qui est mise en exergue : Nicola Sirkis et la jeune femme sont au téléphone, jamais au même moment, qui plus est.

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On fera ici un parallèle entre ce clip et celui de URA Fever des Kills, dans lequel on retrouve plusieurs traits communs : la technique de l’écran scindé en deux, séparant l’homme de la femme ; le canapé ; et la présence des deux protagonistes au téléphone. Ces analogies n’ont néanmoins pas la même finalité. Là où le clip d’Un Ange À Ma Table met en scène la notion de séparation, celui des Kills insiste sur les similitudes des deux personnages, démontrant que l’un et l’autre n’agissent guère différemment, malgré la division de l’écran. Le clin d’œil à URA Fever est donc certain, mais il s’agit plus d’une référence adoptée pour la détourner, et dès lors intensifier la notion de séparation.

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Le souvenir, convoqué tout au long du texte, n’est autre que l’illusion d’une présence. Or, c’est également une existence invisible, presque fantomatique, que la nouvelle scission d’écran du plan suivant semble vouloir figurer. Nicola Sirkis, à gauche, et Suzanne Combo, à droite, tournent simultanément la tête, comme si quelqu’un était présent auprès d’eux. Serait-ce une manifestation de l’être absent, qui serait alors décédé ? Ce sens n’est pas à exclure, la chanson « Un Ange À Ma Table » pouvant être interprétée comme l’histoire d’un défunt dont l’âme reviendrait hanter sa bien-aimée (« je revis… » ; « je reviens… »). Ce serait, par ailleurs, donner une explication surnaturelle aux flashs et aux effets de lumière des différentes scènes du clip. Quant aux images par transparence, elles s’apparenteraient, par conséquent, à des apparitions.

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« Je reviens nous voir ce soir » marque un renversement, les images qui s’ensuivent se focalisant sur les moments de complicité entre les deux protagonistes. Des sourires sont échangés ; des mots aussi, qui restent des murmures pour le spectateur, n’entrant pas dans la confidence. Encore une fois, l’interprétation qu’on peut en faire reste vague. Ces instants partagés pourraient référer au passé commun des personnages, comme on le pense de la scène en noir et blanc qui les montre enlacés (écho au visuel du film Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, dont Nicola Sirkis est un admirateur). Un léger effet de ralenti, malgré la fugacité de l’instant, rend cette étreinte extrêmement poignante, et semble lui conférer une sorte d’éternité. En dehors de ce passage, les moments d’échange entre les personnages pourraient également représenter ce qu’il reste de complicité à un couple dont la relation va périclitant. Toujours est-il que les plans où les protagonistes ne se regardent pas, ne se parlent pas, semblent s’ignorer, ou être dans un rapport de force par le regard, ne disparaissent pas pour autant. Le clip s’inscrit donc entre tension et légèreté, entre espoir et désespoir, lui conférant une forte charge émotionnelle. Aussi est-ce à juste titre que Nicola Sirkis pouvait le qualifier, avant sa sortie, de « sexuel et frustrant ».

La fin de la vidéo, toute en énergie, à l’image de la musique, entêtante, donne à l’impatience des airs de frénésie. Un vent de folie douce semble souffler sur les personnages, dont l’agitation est réelle.

Les derniers accords nous laissent face au visage de Suzanne Combo, qui s’estompe progressivement pour finir par disparaître de l’écran. L’image finale, celle d’une pièce plongée dans l’obscurité, dont le seul point de lumière provient de la porte entrouverte, nous renvoie au début de la vidéo. Ce clip, en forme de boucle, peut ainsi figurer l’étendue de ces moments où la pensée s’envole vers l’être absent qui nous est cher, en même temps qu’il en montre les limites, la récurrence de ces rendez-vous leur conférant un aspect répétitif. « Je reviens te voir ce soir » ne finirait-il pas par devenir l’aveu même du spectateur, invité, en cette fin de clip, à se passer la vidéo, encore et encore ?

Nous terminerons donc en reprécisant que ce film, dont on a présenté la multiplicité des effets de transparence, de couleur, ou de miroir, éveille la curiosité et suscite la réflexion du spectateur. L’interprétation qui s’en dégage s’échelonne en plusieurs strates, à l’image du jeu avec les plans que nous propose le clip, bien que le thème de la séparation reste au cœur de la vidéo. Malgré la mélancolie ambiante, une lueur d’espoir vit encore, faisant écho à ces mots de Chateaubriand, « tant que le cœur conserve des souvenirs, l’esprit garde des illusions ».

Sandrine LERAT

(article mis en forme par Vincent LALLIER)

Titre original et réalisation : Un Ange à ma table, Nicola Sirkis
Date de sortie d’origine : 30 janvier 2010
Durée : 4 minutes et 5 secondes
Album : La République des Meteors (2009)
Artiste : Indochine
Label : Jive/Epic, (P) 2010 pour Sony Music Entertainment France (C)

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