Un singe en hiver (2003)

« Je suis rentré d’Indochine hier matin… » : A elle seule, cette phrase évoque de bien belles et tristes émotions. Un retour de concert ? Une émotion froide provenant de la vie « sale » ? Le départ dans un ailleurs du chanteur d’Indochine ? Un retour de guerre ? Qu’en savons-nous encore… Toujours est-il que cette citation représente nécessairement quelque chose, a fortiori pour un passioné du groupe, au moins symboliquement.

Sixième et dernier extrait studio de l’album Paradize (2002, l’album de la renaissance médiatique) Un singe en hiver incarne le single hommage du groupe. Hommage pour le groupe ? Hommage d’un membre du groupe ? Un hommage truffé d’émotions, de références et d’allusions. Un single très intense.

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Précisons d’emblée que le texte n’est pas de Nicola Sirkis. L’hommage aurait été plus délicat à assumer. En effet, cette chanson évoque, sous bien des aspects, la place de Nicola dans Indochine. Les moments traversés, non sans douleurs, non sans tristesse mais toujours avec dignité et pudeur. Des qualificatifs à l’image de l’homme qu’il est et non plus seulement du chanteur d’Indochine. Un morceau qui offre une dimension très personnelle.

La poésie du titre se veut extrêmement sentimentaliste voire nostalgique, comme pour mélanger le goût (amer ?) de la vie, après un dur combat et le retour (inespéré ?) d’une guerre. Nous y reviendrons.

Le texte est signé Jean-Louis Murat. Qui l’eut cru un jour ? Il semblait très improbable que Murat vienne un jour se risquer à s’immerger en Indochine. C’est pourtant ce qui s’est produit. Avec talent, finesse, émotion et sincérité.

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Je parle d’improbabilité plus haut parce qu’il faut préciser qu’à l’époque de l’écriture du bébé, Jean-Louis Murat confie à l’un de ses amis belge qu’Indochine n’est pour lui qu’un groupe de « has been » ! Voyez-vous cela… L’anecdote retiendra que cet ami est en fait un ami commun de Nicola Sirkis et de J-L Murat, à savoir Rudy Léonet. Inutile de préciser que le rôle de ce dernier dans la naissance du titre sera déterminante.

Il est intéressant de noter que le titre maquette de Murat se nomme Ancien d’Indo. Allusion assez explicite quant au passé de Nicola dans la chanson (et plus généralement dans la vie du groupe), surtout lorsque l’on sait que le seul et unique membre rescapé des débuts n’est autre que lui. L’âme d’Indochine.

Rebaptisé (comme à son habitude) Un singe en hiver par Nicola, ce titre est une référence au roman d’Antoine Blondin, paru en 1959, aux éditions de la Table Ronde. Ce roman est passé à la postérité grâce au film éponyme d’Henri Verneuil datant de 1962 et mettant en scène deux monstres sacrés du cinéma français de l’époque : Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo.

« Voilà un singe en hiver » : Référence explicite aux prétendus singes en hiver dont Gabin parle dans le film. Le parallèle est intéressant et prend tout son sens lorsque l’on met en perspective les sentiments communs liés au titre d’Indo et à ceux du film : le sentiment d’un retour « en métropole », d’un retour à la réalité qui paraît fade et dénué de sens, de saveur. Une guerre vécue, des sentiments meurtris à jamais, des souvenirs pour toujours. Le sentiment nostalgique qui prend de l’ampleur. Impossible d’oublier le bruit, ces hélicoptères de guerre, cette atmosphère de tension, de machine… « j’entends plus les hélicoptères » et pourtant, la guerre est finie. Le retour à la vie normale est creux, paraît vide.

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« Bob Morane est étendu, Brigitte Béjot entendue… » : Subtil mélange d’Indo avec l’étentard étendu, l’hommage « au vrai héros de tous les temps« , titre incontournable du groupe, inspiré de la bande dessinée créée en 1953 par le romancier belge Charles-Henri Dewisme alias Henri Vernes, puis ce titre à la mode de l’époque signé Dario Moreno Brigitte Bardot.

Nous sommes en plein retour, en pleine pensée. Les souvenirs défilent. Un vrai héros de guerre est-il celui qui a survécu ? Comment doit-il gérer et supporter l’horreur des instants vécus ? Le jeu en valait-il la chandelle ? Le titre choisi par Nicola pour évoquer sa condition dans Indochine renvoit automatiquement à celle d’un singe en hiver.

Il s’agit de gens qui, quoiqu’ils fassent, quoiqu’ils entreprennent dans leur existence, reviennent toujours au même point, au même endroit, aux mêmes obsessions. Parce qu’ils ne se sentent vivre qu’à travers ce seul chemin, cette seule destinée. « Partout c’est l’Indo ma vie, ça on le sait… ».

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Indochine, c’est un état d’esprit, une échappatoire sensorielle, une poésie ésotérique.

Toutefois, une pointe d’ironie se dégage de cette citation. Ironie de Nicola qui sait lui-même que tout le ramène plus ou moins fatalement à Indochine. Et qu’Indochine revient inévitablement vers lui…

Dans le film, Gabin se réfugie dans l’alcool, pour s’évader et retrouver à nouveau la Chine, ses odeurs, son exotisme. Les deux protagonistes du film « voyagent » parce qu’ils s’estiment comme des singes en hiver. Ils ne se sentent pas bien, pas à leur place. Jugez plutôt avec ce passage du livre : « En Chine, quand les grands froids arrivent, dans toutes les rues des villes, on trouve des tas de petits singes égarés sans père ni mère. On sait pas s’ils sont venus là par curiosité ou bien par peur de l’hiver, mais comme tous les gens là-bas croient que même les singes ont une âme, ils donnent tout ce qu’ils ont pour qu’on les ramène dans leur forêt, pour qu’ils trouvent leurs habitudes, leurs amis. C’est pour ça qu’on trouve des trains pleins de petits singes qui remontent vers la jungle. » Très évocateur.

Afin d’ajouter une touche olfactive à ces mots, il faut souligner la référence aux fleurs : les dahlias et le jasmin. Cette dernière étant souvent citée en référence à la guerre. Des souvenirs parfumés très marqués. Sans oublier que l’un des principaux producteurs de jasmin n’est autre que la Chine.

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Le clip, lui, met en images Nicola Sirkis, seul, errant dans la neige au milieu de nos fameux singes en hiver. L’ambiance glaciale et sombre illustre bien l’état mélancolique et froid que veut transmettre la chanson. La neige tombe dru, à gros flocons, incessamment.  A noter que le remix du titre (pour les besoins du single) signé Oli2Sat est très réussi. Le côté planant et brumeux s’y trouve davantage exposé. Très belle production.

Les images d’un ciel noir et chargé et la mise en scène (signée Peggy.m) d’un Nicola Sirkis seul dans un immense espace enneigé accentue également les mots du texte. Comme pour représenter l’hiver de la vie, l’hiver du monde actuel, même quand il fait chaud…

Après le combat mené, il n’en reste qu’un seul, en Indochine. Peut être est-ce « cher payé » comme Nicola le rappelle souvent. Il est intéressant de souligner le contraste coloré sur lequel joue Nicola. Il est vêtu de noir (symbole d’une tristesse viscérale ?) dans un univers blanc, comme privé de repères et installé dans un environnement qui ne serait pas le sien, dans lequel il ne se reconnaîtrait pas. Un monde, a priori, sans civilisation proche et inhabité. Une marque de solitude à laquelle tout être humain est confronté. Mais la vie continue, quoiqu’il arrive. Nicola demeure le seul rescapé d’une histoire, l’histoire de sa vie, intimement liée à celle d’Indochine. Rescapé d’un rude combat, encore en cours : encore la présence de la vie chez Indochine. Les yeux fermés, les mouvements au ralenti (parfois contrastés avec des images accélérées) impriment au clip cette mesure sentimentale et nostalgique, sans oublier cette connotation du temps qui passe, qui défile quoiqu’il arrive.

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De nombreux souvenirs remontent à la surface. Les flocons de neige qui remontent au lieu de tomber au sol peuvent illustrer ces propos.

L’ensemble de ces signes et références est intéressant à relever lorsqu’on l’on regarde la place que tient l’illustration de la guerre et les sentiments qui y sont attachés dans la discographie du groupe.

Des débuts exotiques à l’Est de Java, en passant par La Guerre est finie ou le nom d’une guerre dans laquelle la France fut impliquée, jusqu’au dernier opus en date : La République des Meteors.

Le combat de la vie est souvent comparé à celui d’une guerre, ne serait-ce que par le vocabulaire employé dans les textes de Nicola.

La disparition mystérieuse de Nicola, au loin, en fin de clip, vient supposer une touche un peu plus mystique, fait assez rare chez le groupe. Où est-il ? Vers où se dirige-t-il ? Dans quel état physique et mental se trouve-t-il ?

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Une énième invitation au voyage pour Indochine mais jamais une de trop. Texte enivrant et interprétation sincère font de ce titre l’un des plus inspirés et émouvant du groupe. La réunion des talents d’Olivier, Nicola et Peggy mettent en perspective un texte proche du somptueux. A noter que la pochette du single est signée Valérie Lenoir. La terre d’Indochine permet cet exil onirique, de préférence vers de lointaines contrées (souvent inspirées par les lectures de Nicola), où l’on s’y sent bien. On se sent protégé, tout comme Nicola, on préfère s’y réfugier plutôt que de s’aventurer dans un endroit où l’on se sentirait… comme un singe en hiver…

Guillaume TILLEAU et Vincent LALLIER

Titre original et réalisation Un Singe en hiver, Peggy Moulaire
Date de sortie d’origine : Novembre 2003
Durée : 3 minutes et 42 secondes
Album Paradize (2002)
Artiste : Indochine
Label Columbia, (P) 2003 pour Sony Music Entertainment France (C)

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