Drugstar (1996)

Drugstar est le premier extrait de l’album Wax paru le 4 novembre 1996 chez les bons disquaires. Les trop peu nombreux bons disquaires à l’époque. Indochine se trouve en grandes difficultés au moment de défendre son album. La maison de disques sera un adversaire, au même titre que les médias, à l’époque. Contexte délicat, pénible, Indochine cherche sa voix, mais trace sa route, son chemin. Quoi de mieux que de se réfugier en enfance quand le monde réel devient trop hostile ?

Premier extrait d’un album qui marque le premier épisode d’une véritable trilogie, qui s’achèvera six ans plus tard, sous forme d’avènement et d’aboutissement artistique avec l’album Paradize.

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Par cela, Wax, à travers Drugstar marque ce premier épisode, qui sera développé et prolongé par l’intermédiaire de Dancetaria, avec l’exploration d’une sexualité d’ordre plus pratique et pleinement adolescente, ambiguë, violente, romantique, bouleversante.

Puis, l’intime prospection du Paradize, ou comment affronter la vie, définir son sens et savoir discerner le bien du mal.

Les thèmes de la nativité, de la mort et de la religion sont largement abordés. Nicola évoque d’ailleurs souvent le phénomène de « l’arnaque religieuse » dans cet album.

Le titre – Drugstar – évoque toujours un parfum sensoriel propre au groupe. Un parfum sulfureux, potentiellement trash mais jamais explicité ni illustré. Simplement suggéré, détourné.

Cette fois-ci, on se retrouve du côté de l’enfance, la pré-adolescence pourrait-on dire. Le titre nous embarque dans un univers très enfantin mais en même temps assez adolescent, de par les questionnements et attitudes suggérées dans le texte et le clip. L’ambiance, extrêmement juvénile, nous plonge au coeur de l’une des obsessions les plus emblématiques du groupe et de Nicola : la découverte des corps, de la sensualité, de la sexualité…

Wax nous immerge dans une esthétique très lumineuse, très colorée, avec cette notion de découverte. Lorsque l’on voit le jour, que l’on naît, que l’on découvre, que l’on expérimente, que l’on cherche les limites, l’interdit. Résultat : mécanismes de l’apprentissage enfantin, teinté d’une petite caresse oedipienne.

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Les couleurs de l’album et du clip sont assez vives et l’univers ensoleillé, presqu’éblouissant. Fait intéressant et notable lié au début de la vie et son innocence. Claire innocence illustrée pour Wax contrairement à la suite de la trilogie, où l’adolescence et la prise de conscience seront davantage « dark ».

Ici, le goût de la jeunesse éternelle, d’une Hydre immortelle et du perpétuel recommencement se mêle à l’extrême vigueur charnelle de l’âge tendre. Il s’agit là de l’une des sources plus fortes d’Indo, qui se renouvelle à travers son public. Bain de jouvence extraordinaire et inépuisable…

Age tendre, mais pas tant que cela, à y regarder de plus près. Tout cela ne semble qu’être apparence, éducation et figure polissée d’une réalité plus perverse que cela.

« Nous serons sages comme des images » avec un clip où nous sommes en plein déferlement – joyeusement – enragé, sans l’ombre d’une contrainte, sans l’ombre d’une présence adulte venant brider l’explosion qui joue avec le feu des hormones, tout en se situant au niveau de la cour de maternelle, dans le bac à sable des histoires sans fin.

On est dans un fantasme très enfantin mais avec des jeux un peu plus adultes. Ici se situe le coeur de l’obsession de Nicola, cette frontière toujours dépeinte du monde des adultes et celui des enfants, avec cette période charnière adolescente tant décriée, tant redoutée, mais aussi tant adulée. Paradoxe, indécision, questionnements.

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A l’époque, Nicola s’investit encore davantage dans l’esthétique et le visuel du groupe. L’influence du film Kids de Larry Clark (photographe et réalisateur américain), sorti en salles en 1995 a été fondamentale. La référence est évidente, tant à propos des thèmes évoqués dans l’album (sur la vie adolescente, ses excès et ses préoccupations) que sur l’esthétique de la pochette et du clip Drugstar. Le nom même du titre est une forte évocation de l’ensemble de ces sujets.

Le clip est réalisé par Yannick Saillet. Il réalisera peu après le clip Satellite pour Indochine. Il est l’auteur de plus de 130 vidéo-clips et l’un de ses longs métrages sera mis en musique par le compositeur Jacno.

Le clip commence comme une « photo de famille », mais qui va très vite devenir une famille pour le moins indisciplinée. Autant d’illustrations proches de l’enfance, qui rappellent à quel point il est difficile de grandir. Peut-être un élément fédérateur de la famille indochinoise ?

Dans l’écriture, il y a, encore une fois, un côté très second degré.  Le clip vient parfaitement souligner cette idée, en illustrant cette dégénération d’un collectif qui serait tellement sage, qu’il en devient incontrôlable.

Nicola se place du point de vue, et même presque du côté des ados, en se faisant le complice de leur « bêtises ».

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La symbolique de la baignoire, très présente dans l’imagerie du clip et de l’album vient s’il en est besoin, démontrer cette marque sensuelle liée tant à la petite enfance, qu’à un lieu de nudité, de toilette, de purification. Lieu intime et potentiellement sexuel avec ce jeu du flirt sans fin au sujet de la découverte du sexe, au jeune âge, des jeux libertins entre garçons et filles, filles et garçons, ou les deux. Pas de codes ni règles, c’est effectivement la cour de récréation, sans les professeurs, sans les regards extérieurs. Quelques années plus tard, ce sera un baiser surveillé, jugé et analysé que l’on trouvera dans le clip de Juste toi et moi, titre intégré dans l’acte II de la trilogie. L’adolescence dont il est question dans Dancetaria est une période de la vie où l’on doit subir les jugements et les regards des autres, où l’on se sent moins libre.

La présence de Stéphane est à noter, comme la forte prémonition métaphorique d’une présence absente, d’une souffrance patente, d’un paradoxe textuel affiché par une figure malade. L’un des derniers clips où il est présent.

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Présence également de Gwen, future femme de Nicola, qui incarne à merveille l’icône de l’enfant terrible, que cherche à illustrer Indochine dans ce clip. Elle incarne aussi ce renouveau des fans, de cette génération « rebelle » mais tellement porteuse d’énergie créatrice. De même, elle est un véritable « garçon manqué », dixit Nicola, ce que ce dernier affectionne particulièrement, tout en appuyant sur l’ensemble des références que cela évoque pour le groupe…

Nicola chante dans la baignoire, les jeunes s’agitent autour de lui. Comme une sorte d’exutoire, d’une enfance bridée et contrainte par l’éducation, les rappels à l’ordre, les remontrances, les châtiments…

Découverte des corps et transgression de l’interdit avec la dégradation du décor ambiant, les expériences telles que les cigarettes, la drogue : « On pourrait refaire notre éducation, faire l’avion, grimper au plafond, s’embrasser dans la chambre de nos parents… ».

« On jouera tous les soirs à la balançoire, à tout casser comme les grands… ». Ici, on sent bien cette perpétuelle envie de Nicola de se situer à la marge, en insistant sur ce côté ultra juvénile, d’en faire une inspiration essentielle tout en ayant pour point de comparaison, le monde des adultes. L’envie d’en découdre avec ce monde, jugé trop sérieux et autoritaire et de rester dans le monde des enfants, de cette innocence. Nicola rejoue cela sans cesse, ce qui lui permet de rester dans cette existence, presque projetée et refoulée. Il a réussi à imposer son univers à travers l’art qu’il manie, paradoxalement, comme un enfant qui a réussi dans le monde des adultes. D’où sa particulière délectation à demeurer ce vilain petit canard.

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On voit certains ados jouer avec du maquillage, geste enfantin par excellence. Geste d’intériorisation du modèle copié, à savoir souvent la maman. L’observation et la reproduction sont des phénomènes évidents chez l’enfant. Cela tend aussi à illustrer cette idée du travestissement que l’on retrouve notamment dans le clip de PlayBoy, ou même Stef II.

L’ensemble du clip se déroule dans une maison, lieu sécurisé pour l’enfant, à l’abri du monde extérieur et permettant de savourer sa liberté sans menaces ou hostilité externe. Il s’agit d’un univers familier mais en même temps, d’un univers contesté avec ce désir de tout envoyer en l’air, pour se défaire de l’emprise des parents. Désir de détruire ce décor jugé trop fixe, pour mieux exister, s’affirmer.

Où sont les parents ? Qui sont ces enfants ? Ils semblent former une communauté indépendante, loin des adultes. Ils sont, d’une certaine façon, les « enfants » de Nicola, ou plutôt les enfants d’Indochine, cette nouvelle génération de fans. Comme aime à le rappeler Nicola, il a pu incarner en fonction des époques le petit ami, le grand frère et maintenant le père pour les différentes générations de fans.

Ce morceau aborde également le thème de la famille, du cocon familial. Une famille peut aussi être un lieu de danger, d’abus, de jeux pervers et insidieux comme le mensonge, l’image, l’éducation, la violence, l’inceste, le viol.

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De même, l’adolescence, le désir de liberté, l’antagonisme avec les parents sont tout à la fois des réalités parfois ultra violentes, au sein de la famille. Les conflits familiaux peuvent parfois être très destructeurs. Sans aller plus loin dans l’analyse, il peut paraître aisé d’y voir un parallèle avec la famille de Nicola et des jumeaux. Famille très complexe et rongée par des conflits luisants, latents. Il y a une prise de conscience et une exploration de ce thème dans l’album en général  avec des titres tels que Unisexe, ou encore Révolution.

Par ailleurs, Nicola a vieilli – malgré lui – et il serait intéressant d’imaginer ou d’envisager sa réaction au moment où il s’apprête à connaître la foudre d’une première crise d’adolescence en tant que père de famille.

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Drugstar est un morceau très pop, très ancré dans l’univers de Wax et le son brit-pop, revendiqué et souhaité par le groupe à ce moment là. Les frères jumeaux ont toujours adoré l’influence britannique du rock. A l’époque, Oasis et Blur sont au top. C’est un morceau très efficace en concert, souvent repris sur la dernière tournée. Ce titre incarne aussi cette prise de conscience d’une nouvelle génération de fans. Il s’agit d’une chanson emblématique désormais, se situant à la croisée des chemins par l’entremise du clin d’oeil tourné vers le passé avec Dimitri qui peut à tout moment revenir jouer du saxophone sur ce titre.

Wax est un terme très « pop anglaise » qui colle parfaitement à l’atmosphère musicale et à l’harmonie phonétique que Nicola affectionne. La cire, terme doux et dangereux à la fois. Le mot est agressif mais aussi très sensuel, très sulfureux, presqu’innocent pour les deux protagonistes de la pochette.

Drugstar est un titre au doux et vertigineux parfum d’éternel, comme la jeunesse et ses questionnements, comme Nicola et son syndrome « Peter Pan ».

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Le coup de pied à la fin du clip évoque cette énergie montante du groupe, des fans, d’une envie de démontrer que ce groupe vit et veut vivre encore plus fort. Coup de pied en forme de « mise au poing ». Du coup de poing en fin de clip de Marilyn au géant coup libérateur délivré par les 80 000 fans au Stade de France, lors de l’introduction visuelle dudit concert.

Drugstar peut d’ailleurs faire penser au clip de Marilyn. Ce sont tous les deux des exutoires, d’une certaine manière, même si celui-ci semble plus maladroit que dans Marilyn. Peut-être serait-ce la maladresse d’une jeunesse en quête, en recherche, en demande de désordre.

Il est intéressant d’imaginer que les adolescents aperçus dans le clip Drugstar, sont fait de la même chair que ceux croisés dans Marilyn, mais avec six années de plus. Comme si la vie avait marqué son temps, figé l’instant, mais déroulé son plan et ses sentiments. Des enfants pré-adolescents que l’on retrouverait le teint blanc et pâle parce que la prise de conscience n’a pas de quoi rendre optimiste ou heureux. Le sens de la trilogie s’en trouve pleinement habité et emprunte une cohérence plus que troublante.

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Dans Drugstar, la caméra voltige littéralement, tandis que dans Marilyn, elle est beaucoup plus frontale. Parce que la vie est plus brutale que joyeuse, plus dure que douce. Parce que malgré tout, on veut vivre encore plus fort. Le passage à l’âge adulte ne peut, peut-être se faire qu’à ce prix, ou pas, ou jamais…

L’extrême rapport chronologique liant ces deux clips se veut incarné par un duo : Nicola et Gwen, encore eux, mais blêmes. On les retrouve, disposant des éléments autour d’eux, toujours en quête d’une vie plus forte, d’un esthétisme encore plus poussé et affirmé. Mais aussi et surtout d’un état d’esprit viscéralement triste, mais énergique dans le mal-être. Agitation artistique d’un état que l’on veut mettre en mouvement,  par peur du vide, de la mort, du non-sens total. Paradize est le remède à la religion, au Paradis, à l’enfer. C’est une forme de « religion », à sa façon. Sans explications.

Enfin, il est à noter que bien que les couleurs soient plus présentes et affirmées dans Drugstar, elles demeurent floues, parfois demi-chaudes, comme pour évoquer qu’une prise de conscience se dessine, que le groupe n’est pas dupe et naïf, à défaut d’être habité par ce désir d’innocence et d’inconscience.

Dans le clip, on ne voit d’ailleurs pas la lumière du jour, comme dans Marilyn, les éclairages sont plutôt blanchâtres, voire blafards. Drugstar est le titre fondateur d’une trilogie qui mènera le groupe au sommet de sa quête artistique et existentielle. Cela au grand jour, à la grande surprise de toute une génération, au grand soulagement de toute une autre, au grand bonheur d’une autre encore, à la grande admiration de la prochaine et à l’enchantement de toutes celles-ci réunies…

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Guillaume TILLEAU et Vincent LALLIER

Titre original et réalisation : Drugstar, Yannick Saillet
Date de sortie d’origine : Septembre 1996
Durée : 3 minutes et 29 secondes
Album : Wax (1996)
Artiste : Indochine
Label : BMG/Ariola, (P) 1996

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